Santé des conducteur·trice·s de bus en Suisse : les résultats de l’étude TRAPHEAC

Vendredi 24 avril 2026, une conférence-débat s'est tenue à l'Université de Lausanne, organisée par Unisanté autour de la santé des conducteur·trice·s de bus en Suisse, avec notamment la présentation des résultats de l’étude TRAPHEAC, menée depuis 2024 sous la direction de la Professeure Dr. Irina Guseva Canu.

L’étude TRAPHEAC est une cohorte prospective nationale à long terme consacrée à la santé des conducteurs et conductrices de bus en Suisse. Elle repose sur un échantillon de 749 participant·e·s, issus de 42 entreprises de transport, avec une couverture nationale équilibrée entre régions linguistiques. L’âge moyen est de 50 ans, avec une durée de carrière moyenne de 12 ans, l'écrasante majorité des personnes étant en reconversion professionnelle.

Le dispositif de recherche est particulièrement robuste, avec un suivi longitudinal, des questionnaires annuels et un accès aux registres fédéraux (accidents sur 15 ans, données médicales sur 25 ans), dans un cadre garantissant un anonymat strict.

Épuisement professionnel chez les conducteurs de bus : des résultats préoccupants

32 % des conducteur·trice·s se situent en zone de risque (17 % modéré, 15 % élevé). Le score moyen d’épuisement est très proche du seuil critique.

Plusieurs facteurs organisationnels apparaissent comme déterminants : le nombre de nuits travaillées, le nombre d'heures de travail quotidiennes, le service en milieu urbain, ainsi que les amplitudes de travail élevées. À cela s’ajoutent quatre facteurs particulièrement critiques : les agressions, les embouteillages fréquents, les comportements problématiques internes et la peur quotidienne d’accidents.

Ainsi, huit facteurs de risque propres au métier contribuent à l’épuisement, laissant envisager un effet cumulatif et synergique. Un seul facteur protecteur ressort de manière nette : la qualité des espaces de pause.

Des différences significatives apparaissent selon le genre et l’expérience. Les femmes se montrent plus résilientes face au stress professionnel, tandis que les conducteur·trice·s avec moins de trois ans d’expérience forment un groupe particulièrement vulnérable.

Stress professionnel et conditions de pause insuffisantes

Le stress professionnel concerne une part importante de la population étudiée : 42 % présentent un niveau de stress sévère.

Les conducteurs expérimentés débutent avec un niveau de stress plus élevé mais développent des mécanismes d’adaptation, alors que les profils plus récents voient leur stress augmenter rapidement avec la charge de travail.

Les situations de tension sont fréquentes : 33 % des conducteurs subissent des agressions de passagers au moins une fois par semaine, 44 % sont confrontés quotidiennement à la violence d’autres usagers de la route, et 45 % expriment une peur quotidienne d’accident.

Les difficultés internes ne sont pas marginales : 18 % rapportent des situations de harcèlement, 20 % de discrimination et près de la moitié évoquent différentes formes de violence.

Les conditions de pause apparaissent particulièrement insuffisantes. Moins de 5 % des conducteur·trice·s ont accès à des équipements favorisant la récupération, 14 % bénéficient d’un environnement végétalisé et 23 % disposent d’un accès limité aux toilettes. Le temps de pause moyen est de 48 minutes par jour dans un environnement calme, alors que cet élément joue un rôle protecteur mesurable sur le stress.

Troubles musculosquelettiques

Les résultats montrent une prévalence très élevée des troubles musculosquelettiques, nettement supérieure à celle de la population générale.

Les douleurs de nuque concernent 67 % des conducteur·trice·s, contre 11 % dans la population générale. Le bas du dos, les épaules et le haut du dos sont également fortement touchés.

Les facteurs explicatifs incluent les vibrations liées au véhicule, certaines contraintes posturales, mais aussi le stress général, qui apparaît comme un facteur transversal.

Un résultat particulièrement intéressant concerne l’ergonomie : une meilleure ergonomie est paradoxalement associée à une augmentation des douleurs. Cette observation pourrait s’expliquer par un temps insuffisant lors des relèves entre conducteur·trice·s pour ajuster correctement les postes de travail.

Vers une transformation systémique ?

Ces résultats ne peuvent pas être réduits à des problématiques individuelles. Ils mettent en évidence un ensemble de contraintes structurelles : organisation du temps de travail, exposition aux incivilités, marges de récupération insuffisantes, articulation imparfaite entre exigences opérationnelles et ressources disponibles.

Ils montrent également que des leviers existent, parfois simples, mais encore peu activés, notamment en matière d’organisation des pauses et d’amélioration des conditions de récupération.

Un enjeu majeur concerne la continuité de la recherche. Malgré la qualité du dispositif et son potentiel à produire des connaissances utiles sur le long terme, le financement actuel arrive à son terme. La poursuite du suivi dépendra de nouvelles sources de financement, alors même que les données longitudinales constituent un outil essentiel pour orienter des politiques de prévention efficaces.

Ce type de recherche rappelle enfin l’importance du dialogue entre les différents acteurs du système. Pour être réellement transformatrice, elle doit intégrer les perspectives aujourd’hui encore peu représentées, notamment celles des entreprises et des assurances perte de gain, et permettre une articulation plus fine entre enjeux de santé, conditions de travail et contraintes économiques.

Ces résultats invitent à déplacer le regard : au-delà des caractéristiques individuelles, ils montrent que la santé des conducteur·trice·s dépend largement de l’organisation du travail elle-même et que les actions de prévention les plus efficaces sont celles qui agissent directement sur ces déterminants.

Pour plus d'informations : https://www.trapheac.ch/fr.

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